Tatouages et peintures corporelles

Publié le par Duir

En 2007 les jeux de rugby nous ont permis de voir sur la petite lucarne quelques magnifiques références aux tatouages Maori. Il peut être curieux de voir notre société captivée par la beauté de ces tatouages, et s’offusquer devant, ceux plus discrets de nos contemporains européens. C’est que le tatouage fait appel à une vieille mémoire humaine, il fait écho à une sorte d’ancestral héritage, que nos cultures ont longuement refoulé. Nous voilà donc pris entre l’attrait intuitif qu’ils exercent et le rejet que notre éducation a modelé.

C’est aussi que cette pratique est affaire très intime, elle touche à notre chair même, elle touche par ce fait notre être le plus privé, révélé à autrui, et constitue une trace initiatique. Se tatouer constitue un choix personnel que chacun fait dans un sens quasi religieux. Il n’est pas une marque au fer rouge, qui elle est imposée, mais un libre choix d’appartenance et de reconnaissance. C’est ainsi que le tatouage fut pratiqué durant des millénaires. S’il est devenu aujourd’hui une pratique décorative, c’est par la perte systématique du sens sacré que l’humain sut accorder à chacun de ses gestes.

Nous connaissons tous plus au moins les tatouages contemporains dits tribaux, celtiques.

Ces marques, à vie (tatouages) ou ponctuelles (peintures) semblent liées à l’ancestralité la plus primitive.

Le mot tatouage vient du mot tatau, pratique répandue en Océanie, qui s’effectuait à l’aide d’instruments originellement confectionnés à partir d’ossements humains ou de bambous effilés.  Il suffisait d’en tailler une extrémité en forme d’aiguille et de biseauter l’autre. Le colorant était fait d’un mélange d’eau et de charbon. En règle générale chaque tatouage était unique. Il variait selon l’âge, le rang social et le sexe de l’individu. Il témoignait du prestige social, clanique et magique de la personne.

Les tatouages guerriers couvraient de la taille aux genoux. Le tatouage accompagnait autrefois les rites d’initiation. Les premières menstruations, la puberté et le mariage étaient des moments où on marquait le corps des symboles correspondants.

Selon la mythologie Māorie, le tatouage a commencé par une histoire d'amour.

Un jeune homme du nom de Mataora (" visage de la vitalité ") aimait une jeune princesse du monde des ténèbres du nom de Niwareka.
Un jour Mataora frappa Niwareka qui s'enfuit alors pour rejoindre Uetonga le royaume de son père. Mataora, le cœur brisé et repentant, partit à la recherche de Niwareka.
Après bien des épreuves, et des obstacles, il arriva à Uetonga. Durant son long voyage les peintures de son visage avaient coulé et formaient un masque de boue triste.
La famille de Niwareka se moqua de cette apparence. Humble, Mataora implora le pardon de Niwareka , qu’elle lui accorda bien volontiers. Le père de Niwareka entreprit d’enseigner à Mataora l'art du tatouage et Mataora lui apprit l'art de garnir le bord des manteaux de tresses de toutes les couleurs (Taniko).
Mataora et Niwareka sont revenus dans le monde des humains, y rapportant l'art du moko et celui du taniko.

La pratique des tatouages dans la culture Maori est liée à leur culture religieuse. Le prêtre chaman Maori (Tohunga) est à la fois un sorcier, un prêtre, un guérisseur. La médecine traditionnelle maori est appelée Tohungaisme. Le travail des tohunga s'entourait d'un certain rituel et de pratiques religieuses. Les tohunga pouvaient se spécialiser dans une discipline : connaissances sacrées, cérémonial rituel, histoire, légendes et généalogies, ou encore : relations avec les esprits. Les tohunga-magiciens subissaient un long entraînement physique et mental, aussi étaient-ils des conseillers influents auprès des conseils de tribu et des chefs.

Il est intéressant de faire des rapprochements avec monde celtique, les fonctions des Bardes, des Ovates, des Druides.
Le Tohunga, interrogeait l'avenir en jetant une baguette faite de "raupo", (typha angustifolia, espèce de roseau fort commun en Nouvelle Zélande) Cela n’est pas sans rappeler les Ogahms.

Etait qualifié de Tohunga, toute personne habile et experte dans un art comme la construction (des pirogues ou des maisons) le tatouage, la sculpture sur bois, etc.

Le travail des Tohunga s'entourait d'un certain rituel et de pratiques religieuses. C'est cela qui lui conférait un caractère sacerdotal.

Source : Dictionnaire Néo-Zélandais-Français - Ewan Jones et Myreille Pawliez. Editions L'Harmattan

 

 






http://tecfa.unige.ch/tecfa/teaching/UVLibre/0001/bin09/scarif.htm


Au Japon le tatouage nous semble lié à la mafia (yakuza), alors que son histoire est bien plus ancienne et sa symbolique différente suivant le cours de l’histoire.

 

http://www.escale-japon.com/articles/tatouage/tatouage.php :

Les Aïnous, population pionnière du Japon, portaient des tatouages faciaux dès l'ère Jomon (-10000 à -300 av. JC), comme symbole d'appartenance à un clan ou un métier particulier. Les femmes avaient également des tatouages, à valeur rituelle : une fois mariées, un tatouage en forme de « moustache » indiquait leur statut d'épouses. D'autre part, dans les îles Ryûkyû, combinant influences taiwanaise et japonaise, des tatouages rituels se faisaient sur les mains.

Lors des guerres civiles du Sengoku Jidai (le XVIème siècle japonais), certains samouraïs se faisaient tatouer le symbole de leur clan sur le bras ou le corps. Lors des batailles, cette méthode permettait d'identifier à coup sûr les cadavres à une époque où les armures étaient volées et où l'on avait l'habitude de couper les têtes des ennemis...

Enfin, certaines catégories professionnelles utilisaient le tatouage comme une marque de leur corporation. Les pompiers d'Edo, par exemple, affectionnaient les tatouages, particulièrement les dragons, créatures aquatiques donc susceptibles de les protéger dans leur travail dangereux.

 

Les tatouages khmers appartiennent au domaine religieux. Leur apparition serait contemporaine de l’arrivée du Bouddhisme Theravada dans la péninsule indochinoise.

Au 13ème siècle, des écrits du Chinois Zhou Daguan mentionnent les tatouages protecteurs du Roi Jayavarman. Le tatouage dans son essence religieuse possède une fonction magique comme de protéger celui qui le porte. Ainsi existe-t-il des tatouages qui permettent d’éviter les flèches, de rendre invisible quand on a perdu ses armes, de ne pas être piétiné par un éléphant, d’avoir l’agilité et l’immunité d’Hanuman, le Roi des singes ... Ces vertus font que les tatouages rituels khmers sont particulièrement recherchés par les soldats. C’est le maître, le tatoueur, qui décide seul de la formule (yoan) qu’il écrit sur le disciple, le tatoué. Il la choisit en fonction de la personnalité de ce dernier et des protections recherchées..

L’encre du tatouage est traditionnellement constituée de pâte d’encre de Chine, de bile humaine d’un ennemi malchanceux, de bile d’oursin, de bile d’ours des cocotiers, de bile de serpent et de bile de crapaud.

De nombreux rituels jalonnent la réalisation du tatouage. Cela va des cérémonies qui ont lieu avant et après le tatouage, en passant par les formules récitées par le maître lorsqu’il tatoue.

Lorsque le tatouage est achevé, le rituel de consécration rend effectif son pouvoir. Les pétales de 7 fleurs sont disposés dans une eau rituelle, ainsi que 21 feuilles de bétel portant des formules en pali et représentant les 21 vertus, une dent de phacochère frottée avec de la cire de frelon, la tête brisée d’une statuette de Brahmâ, un talisman prélevé d’une tige de bambou… Le maître invoque les fantômes de ses propres maîtres, le disciple devient initié et boit l’eau rituelle. Par la suite il devra visiter 7 vénérables moines dans 7 monastères différents pour réaliser le rituel de l’aspersion. A l’issue de quoi, il deviendra un être nouveau

En Europe, les plus vieux tatouages nous sont connus par ceux retrouvés sur le corps momifiés d’Otzi

Par groupe de trois bandes parallèles sur les zones malléolaires, zones des genoux, (parties susceptibles de traumatisme fréquent) le long du rachis, ces tatouages ne semblent pas être des éléments ornementaux car ils correspondent aux méridiens des points d'acupuncture de la médecine chinoise traditionnelle (professeur E. Egarter, Arte émission Archimède du 10 octobre 2000). Ses seize tatouages constellés d'une cinquantaine de traits, placés à quelques millimètres de points d'acupunctures, semblent donc indiquer que la société de l'époque d'Ötzi pratiquait le tatouage thérapeutique.

Nous savons que le tatouage thérapeutique est une pratique eurasienne depuis le Néolithique. Les aiguilles primitives auraient été faites de pierres naturelles taillées. Plus tard, apparaissent des aiguilles d'os ou de bambou. À partir de l'époque des Tchéou occidentaux (771- 403 av.J.-C) des poinçons de pierre sont régulièrement utilisés à visée thérapeutique, protectrice ou préventive.

http://www.archaeometry.org/otzi.htm


Les guerriers Celtes se teignaient en bleu foncé avant de livrer bataille, ce qui avait fortement impressionné Jules César (La Guerre des Gaules). Ils extrayaient cette substance colorante, également utilisée pour la teinture des vêtements, d'une plante indigène, la guède ou Isatis tinctoria (woad en anglais). Non seulement leur aspect devenait tout à fait spectaculaire et effrayant, mais encore la guède possède de remarquables vertus antiseptiques et cicatrisantes qui en faisaient un peu l'équivalent de notre mercurochrome. Les anciens Celtes joignaient ainsi l'utile à l'agréable... "

http://scdinf.univ-lyon2.fr/celtes/societe.htm

Les Brythons donnent son nom à la Bretagne (l'Angleterre actuelle); on les appelle en effet Brythons (ou hommes peints), en raison des tatouages bleus qui couvrent leur corps et leur visage.

Les Pictes écossais ne s'appelaient pas eux-même « Pictes », mais plutôt Cruithne, qui est la même racine que Prydayn et Bretagne dans les langues gaëliques (le K gaëlique correspondant à un P britonnique). Comme les Pictones ou Pictaves du Poitou, ils étaient célèbres pour leurs tatouages. Leur nom dérive du latin Pictus ("peint") qui a donné pictural et peinture.

Pline, Histoire Naturelle

"On donne en Gaule le nom de glastum [la guède ou pastel] à une plante semblable au plantain. Les femmes et les brus des Bretons s'en teignent tout le corps et marchent nues dans certaines cérémonies religieuses, ressemblant par la couleur à des Ethiopiennes."

 

Dans le n°55 de la revue "Message": sur "le tatouage, blason de chair, reflet de nos aspirations":

"On pense que la technique de tatouage utilisée par les Celtes consistait à pulvériser un mélange pâteux de charbon, salive et/ou eau chaude sur des incisions cutanées. La cicatrisation donne un dessin de couleur bleuâtre caractéristique. Ces tatouages ne diffèrent en rien des techniques préhistoriques attestées par les études histologiques de cadavres trouvés dans des tourbières nordiques ou de Otsi, "l'homme des glaces" du Tyrol.

Mais il devait aussi exister jadis des peintures corporelles plus ou moins étendues. Du fait de l'imprécision de nos sources antiques, on ignore si les Pictes/Pictons/Pictaves, dont le nom signifie "les peints" avaient le corps couvert de peintures de guerre (comme les "Peaux Rouges") ou de tatouages (comme les Maoris)

http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/signes_du_corps/index.html

Le monde moderne semble pratiquer le tatouage dans un sens de décoration, on se fait un tatouage « parce que c’est joli » Cependant, pour une grande partie des tatoués, nous pouvons subtilement percevoir sous ces actes de marquage, une volonté d’appartenance, un sens quasi initiatique. Tel est le cas, des tatouages des marins, des « routards », les tatouages des tribus de « hell’s angels ». Sans aucun doute une volonté de marquage d’appartenance au « tolards » qui se tatoue à la fourchette (rôle initiatique de l’accentuation de la souffrance)

La récupération de cet art par des communautés plus ou moins marginales nous a fait oublier son rôle profondément reliant pour lui conférer un rôle marginalisant.

Cependant dans le tréfonds de nos mémoires les ailes du souvenir battent encore et éveillent parfois le sens sacré, le sens respectueux, le sens honorable de ce choix et c’est pour cela que si nous crachons sur quelques spirales posées sur la cheville d’un voisin, les rêve de beauté et de respect se pose sur nos esprits à la vue des visages tatoués des supporters du rugby de Nouvelle Zélande.

 

Publicité

Publié dans Autour du monde

Commenter cet article